Champ de Batoille, la chronique de Magali Charlet

Champ de Batoille, la chronique de Magali Charlet
15 Mai 2020

Fais comme bon te semble

Si j’en crois mon horoscope (et je le crois), cette période de ma vie se caractérise par un certain manque de créativité ainsi que par la tendance à une recherche assidue et laborieuse sur des thématiques existentielles. Ne pouvant toutefois pas faire le coup (à mon rédacteur en chef) d’écrire des choses (issues de ce labeur) qui peuvent passer pour dérangeantes et plus ou moins mal assemblées chaque semaine, voici une jolie histoire pleine d’inventivité et de fraîcheur, tout droit issue de la créativité de quelqu’un d’autre.

Nasr Eddin Hodja traverse un village avec son jeune fils et son âne. Comme Nasr Eddin est déjà âgé, il chevauche l’âne tandis que son jeune fils marche gaiement à leurs côtés. Des gens s’écrient alors: «Regardez ce mauvais père, juché sur son âne alors que son jeune fils doit être bien fatigué de marcher!». Nasr Eddin réfléchit un instant. Il descend de l’âne et y installe son fils. Ils se remettent en route, mais dans un autre village, des gens les voyant arriver s’écrient: «Regardez cet imbécile, il se fatigue à marcher à son âge, alors que son jeune fils vigoureux est installé confortablement sur l’âne!».

En entendant cela, Nasr Eddin fronce les sourcils. Il fait poser pied à terre à son fils et ils se mettent à marcher tous deux à côté de l’âne, qui est vieux lui aussi, il faut bien le dire, et apprécie donc un peu de lest. En arrivant dans le village suivant, la petite troupe entend des badauds s’écrier: «Regardez ces nigauds, ils ont un âne qui pourrait les porter et pourtant ils marchent à côté!». Ni une ni deux, père et fils enfourchent l’âne, non sans un peu de coupable compassion pour la monture. Mais en arrivant au village suivant, des personnes s’écrient: «Si ce n’est pas malheureux, accabler cette vieille bête de tant de poids!». Nasr Eddin soupire. Il décide alors de faire ce qui lui chante et donc ce qu’il estime juste. Non pas seulement parce que l’option suivante reviendrait à porter lui-même son fils et son âne sur son dos, mais aussi parce que, quoi qu’il fasse, il y aura toujours quelqu’un pour trouver à y redire!

Nasr Eddin est un personnage mythique de la culture musulmane. Il serait né en Turquie en 1208 et mort en 1284. Mais le tombeau censé accueillir sa dépouille a toujours été vide, à ce que l’on dit. Philosophe espiègle et faussement ingénu, il prodigue des enseignements par de petites histoires absurdes, grotesques, morales ou osées. De «sublimes paroles et idioties de Nasr Eddin Hodja» qui ont traversé les frontières, les siècles et les virus.

Magali Charlet