Champ de batoille, la chronique de Magali Charlet

Champ de batoille, la chronique de Magali Charlet
22 Nov 2020

COVID & VIDEO CLUB

En regardant un film sorti en 2018, ça m’a fait bizarre de voir des gens se parler tout près, faire la queue dans une boulangerie avec une proximité scandaleuse, des amis se prendre dans les bras dans un bistrot. Ça me mettait presque mal à l’aise cette absence de masque. C’était sûrement un film d’activistes anti COVID militant pour la désobéissance citoyenne!

Woaw. Quelques mois à peine en mode Coronavirus et me voilà lobotomisée. Trente-huit ans de vie aux interactions sociales «normales» effacés! L’autre jour, j’ai croisé dans la forêt un ami qui sortait de quarantaine parce qu’il avait chopé le machin (comme tant d’autres en ce moment qui s’en sortent assez bien d’ailleurs, la quarantaine de dix jours est visiblement plus éprouvante que le virus lui-même pour la plupart), mais donc il me dit «J’étais en quarantaine parce que j’ai été testé positif» et j’ai fait deux pas en arrière, comme s’il avait la peste.

Au fil des mois, les contacts sociaux se sont réfrigérés (déjà qu’en Suisse on n’était pas vraiment les pros des embrassades et autres effusions de gestes de tendresse ou d’amitié dont les latins ont plus le secret que nous). Aujourd’hui, si vous n’êtes pas en couple ou en famille, si vous êtes complètement affolé à l’idée d’attraper le machin (pour des raisons plus ou moins valables et cohérentes), vous ne touchez plus personne! Et ça, c’est moche. Parce que prendre quelqu’un dans ses bras, faire des bises, toucher les gens (avec leur consentement), c’est essentiel pour la sécrétion d’ocytocine, l’hormone du lien, de l’attachement, l’hormone qui apaise après quelques secondes de contact seulement.

Des choses disparaissent ainsi de nos vies. Comme le vidéo-club de Cossonay, tenu par un monsieur étrange, dont je n’ai jamais réussi à décider s’il était sympa et de bon conseil ou pas! On allait louer nos K7 pour le week-end, (8.- les nouveautés, 4.- les films plus anciens). On lorgnait discretos derrière le rideau ceux qui cherchaient des films pornos (qu’il fallait emprunter au guichet, bonjour l’intimité; «Alors ce week-end, on se fait Rocco, la trilogie? Vous verrez c’est super!»). Et fallait rendre les films rembobinés, sous peine d’amende et de ronchonnage excédé du monsieur mi-sympa.

Le vidéo-club de Cossonay a sans doute disparu à cause d’internet (on trouve tout, plus ou moins légalement, en ligne, à l’abri des regards) et je me demande: les interactions humaines normales disparaîtront-elles comme ce vidéo-club, à coup de visioconférences et autres gestes barrières?

Magali Charlet