Les skis Authier, une entreprise de légende

Les skis Authier, une entreprise de légende
24 Mai 2020

Bière, retour sur cette aventure vaudoise née en 1920 devenue un fleuron de l’industrie des sports de neige.

Quand, dans les années 1950, les skieurs suisses figuraient aux premières places, ils étaient équipés de skis Vampire fabriqués à Bière, rue de la Picarde, par l’entreprise Authier. Georges Schneider, de la Chaux-de-Fonds devint champion du monde de slalom à Aspen, en Norvège, en 1950 et Madeleine Berthod (native de Château d’Oex et habitant Penthalaz) championne olympique de descente à Cortina d’Ampezzo le jour de ses 25 ans, en 1956.

Débuts avec John Authier

Retraçons l’histoire de cette entreprise d’abord familiale, devenue au fil des années un fleuron de l’industrie des sports de neige.

Tout a débuté en 1910 quand John Authier, jeune charron, ouvre un atelier pour fabriquer râteaux et fourches en bois. Cette activité liée au monde agricole se poursuivra pendant nombre d’années en se diversifiant, offrant ainsi plusieurs centaines d’articles en bois allant des râteaux aux échelles, en passant par des brouettes ou encore des meubles de cuisine.

L’usine s’était spécialisée et un de ses ouvriers, Henri Jotterand, était capable de denter 50 râteaux à l’heure ce qui signifiait enchâsser 1200 dents en ce laps de temps!

Une des grosses productions fut celle des manches de pelle, envoyées par wagons, surtout en Valais, pour équiper les ouvriers engagés à la construction des barrages!

Skis aux armoiries de Bière

Puis, en 1928, John Authier décide de construire un bâtiment pour y fabriquer aussi des skis. Ces premiers skis sont d’un seul modèle, en bois massif, avec pour logo l’appellation SUISKIS complétée par les trois sapins présents sur les armoiries de la commune de Bière. Ces skis ont pour noms ceux de montagnes mythiques: Matterhorn, Diablerets et Muveran.

Très vite les techniques évoluent vers un ski en contreplaqué avec un premier ski de compétition appelé le Willy Steuri, du nom d’un champion suisse en descente et slalom qui remporta plusieurs fois une médaille lors des championnats du monde dans les années 1930.

Les Vampire font fureur

En 1936, l’entreprise emploie une cinquantaine d’ouvriers et produit plus de 2000 paires de skis annuellement. Une diversification se met en place avec une gamme variée de lattes: skis de piste, skis de fond et même skis pour le saut.

Après la guerre 39-45, Authier développe une gamme de skis pour dames en hickory, un bois dur mais flexible venant d’Amérique du Nord. Vu les bons résultats obtenus avec ces lattes, on décide de passer à la production de skis pour hommes, les fameux Vampire qui firent fureur dans les années suivantes.

Une usine de 3’000 m2

Les Jeux Olympiques de Saint-Moritz (1948) donnèrent lettres de noblesse au produit et convainquirent les responsables de la Fédération suisse d’équiper leurs coureurs de skis Vampire dès les championnats du monde d’Aspen en 1950.

Plusieurs brevets furent déposés pendant ces années. Mais la concurrence devint de plus en plus rude de sorte que dès 1957, les deux fils du fondateur qui avaient succédé, en 1953, à leur père à la tête de l’entreprise décident de cesser la production de skis de compétition. Ils se tournent vers un marché tout public. Comme leurs skis étaient nettement plus avantageux que ceux de nombre de leurs concurrents, les affaires sont florissantes à tel point qu’ils font construire une nouvelle usine de 3000 m2, entièrement dévolue à la fabrication des skis.

Le soir du 15 janvier 1960, par une forte bise et une température sibérienne, le site de la Picarde est la proie des flammes. Les dégâts sont considérables et s’élèvent à plusieurs millions, la production doit être déplacée et c’est à Orbe, dans un entrepôt désaffecté, appartenant aux Moulins Rod qu’elle peut redémarrer. Pendant deux ans, le transfert du personnel est assuré par quatre cars entre Bière et Orbe.

50’000 paires produites par an

En 1962 s’ouvre enfin la nouvelle usine de Bière. La production annuelle atteint 50’000 paires. La mécanisation et l’automatisation se poursuivent pour des skis métalliques et plastiques dont les prix restent très compétitifs. Le premier ski en plastique et fibre de verre, le Fiberglass est fabriqué dès 1964.

En 1968, 46’000 paires sortent de l’usine dont 70% en métal, 20% en fibre de verre et 10% en bois, ce qui représente 15% de la production de skis à l’échelle nationale. À la fin des années 1960, Authier fournit les skis de l’équipe suisse junior.

Rossignol rachète l’usine

Soucieux de conquérir de nouveaux marchés outre-Atlantique, Authier s’allie en 1969 avec une firme américaine, active dans les loisirs. Ainsi naît la Olin Authier SA. Cette nouvelle société conçoit et met au point une gamme de skis Olin, destinée au marché européen mais le vent tourne, les affaires périclitent et en 1972 c’est la fermeture de l’usine, 120 personnes sont au chômage.

Entre-temps les frères Authier se sont retirés de l’entreprise. La concurrence est devenue trop rude et deux hivers avec peu de neige se sont succédé. les responsables de l’entreprise cherchent un repreneur.

C’est finalement l’entreprise française Rossignol qui redonne vie au site de Bière pendant une quinzaine d’années. La production reprend axée sur des skis en fibre de verre de milieu de gamme. Elle atteint 60’000 paires en 1987 (cinquième position sur le marché helvétique) dont un tiers de skis Authier, un tiers de skis Rossignol et un tiers de skis Lange, cette marque reprise par Rossignol étant plutôt connue pour ses chaussures de ski. Mais la production en Suisse coûte cher, trop cher et Rossignol veut se séparer d’Authier. Usine et marque sont à nouveau en vente en 1988.

Un horloger suisse Pierre-Alain Blum, patron du groupe Ebel, reprend l’entreprise l’année suivante. Il dit l’avoir fait sur un «coup de coeur». Blum s’associe avec le représentant de Rossignol Suisse, Gaston Haldemann qui devient directeur technique et Marc Biver, manager de Pirmin Zurbriggen alors au sommet de sa gloire.

Nouvelle stratégie définie

La nouvelle équipe vise un seul produit de haut de gamme et définit une nouvelle stratégie. Les conditions financières sont bonnes. Le canton de Vaud a consenti une exonération fiscale et la Banque Cantonale un crédit à des conditions favorables.

Malgré l’engagement d’un nouveau et jeune directeur de 35 ans Jean Dutruilh, ancien champion de ski acrobatique et la collaboration de Zurbriggen, nommé chef de produit, rien n’y fait. Le rêve de relancer la marque Authier sur le marché international fait long feu, malgré une grosse campagne publicitaire. Le marché est morose, les ventes stagnent. On tente bien de lancer une diversification de la production avec une gamme de vêtements de sport appelée Authier Life Style et même en produisant deux modèles de mountain bike pliable. Le succès n’est pas au rendez-vous.

Fin 1994 tout s’écroule

L’entreprise continue sa marche cahin-caha. Elle manque souvent de liquidités. Quelques commandes permettent de maintenir une production, telle que celle de 50’000 snowboards pour une entreprise suisse de Meilen. Finalement ce que tout le monde redoutait arrive: en 1994, un sursis concordataire est homologué et les 110 collaborateurs sont dans l’expectative: y aura-t-il un repreneur? C’est alors que Franz Kneissl, petit-fils du fondateur de la célèbre marque autrichienne se dit intéressé à la reprise avec deux associés, voulant créer une Nouvelle Authier SA. La production reprend temporairement avec une grosse commande à destination du Japon mais fin 1994 tout s’écroule, faute d’accord sur les prix de rachat de l’entreprise comme celui de la valeur des stocks. Un concordat pour abandon d’actifs est décrété en janvier 1995. L’entreprise est désormais définitivement fermée.

La Picarde zone artisanale

La dernière paire de skis Authier aura été celle présentée en 1994 pour la promotion des Jeux olympiques à Lausanne: the Lausanne 94 Authier Official Ski.

Depuis, le site de la Picarde à Bière a retrouvé une activité artisanale et accueille plusieurs entreprise… dont celle de Guy et Grégory Authier, respectivement petit-fils et arrière-petit-fils du fondateur de l’entreprise.

Bernard Perrin