Le vendredi, il vient régulièrement au marché de Cossonay où il vend de la bière artisanale. Il se rend aussi à Penthalaz, Orbe ou Yverdon et, avant la pandémie, il passait également à Lausanne. Mais il n’est pas seul, car Léo l’accompagne. Léo? Un bœuf âgé de 5 ans, de la race allemande Hinterwald, porte sur son dos le matériel et les bouteilles que Gaëtan Dübler livre dans la région. Un vrai tapis de portage lui évite d’éventuelles blessures et le bât est reconstitué à partir de pièces de musée. Afin d’être confortable sur les cailloux, les routes et le gravillon, Léo porte aux pieds des hipposandales, «chaussures» dont l’origine remonte à l’Antiquité. Elles ont été ensuite supplantées par le fer à cheval, mais elles reviennent sur le devant de la scène, grâce aux plastiques et aux caoutchoucs modernes, résistants et souples. Garder les pieds nus permet de laisser le sabot fonctionner naturellement et la corne n’est pas endommagée par les clous du fer.

Ce duo, qui crée de la sympathie autour de lui, ne passe pas inaperçu. Tous les déplacements se font à pied, la marche constituant une passion enfantine chez mon interlocuteur qui a grandi à Rue, près de Moudon, dans une famille d’agriculteurs. «C’était la vraie campagne et le petit chien d’un voisin venait souvent me trouver. Avec lui, j’ai fait de longues balades et il était le précurseur de Léo en quelque sorte!»

450 km à travers la Suisse

Gaëtan a tout d’abord suivi une formation chez un bouvier en Alsace pour apprendre les rudiments du métier, puis il a acquis Léo à deux mois, l’a nourri au biberon. Ensuite, un périple de 450 kilomètres à travers la Suisse lui a permis de dresser son animal qui a pu ainsi s’habituer aux gens, aux bruits, à la route, à l’environnement. Léo, avec sa personnalité très attachante, est devenu un ami à part entière pour Gaëtan qui estime avoir une relation beaucoup plus riche que ce qu’il avait anticipé initialement. En livrant ses bières artisanales ici et là, c’est par conviction qu’il a choisi de faire revivre une tradition plusieurs fois millénaire durant laquelle les bœufs transportaient des marchandises. «Dans la bulle que j’ai créée avec Léo, il y a un aspect de fuite. La société exerce une pression importante pour vivre d’une façon normée, mais on voit qu’on peut s’en extraire et créer son monde avec ses propres règles.»

Changer de trajectoire

Dans une autre vie, Gaëtan Dübler a effectué des études universitaires à l’étranger en biologie cellulaire, ainsi qu’un master en journalisme scientifique. Il a travaillé dans divers cadres – par exemple pour le journal du CNRS (Centre National de la Recherche Scientifique) à Paris. Petit à petit, il s’est rendu compte que c’était difficile, voire impossible à ses yeux de pratiquer un «vrai» journalisme scientifique d’investigation. «On a perdu la liberté de dire ce qu’on devrait dire. Durant mon master, j’avais aussi pris conscience des pressions existantes. Je ne pouvais plus continuer de la sorte et faire un travail honnête, d’où ma décision de tout laisser tomber.»

Il se marginalise

Dès lors, au quotidien, il essaie de se rapprocher d’une certaine éthique par sa fonction de bouvier dans un monde qui, à son sens, a perdu toute raison. «Donc, je me marginalise par rapport au système.» Cette posture librement consentie interpelle dans la mesure où se mettre en marge me paraît difficilement supportable. «Au contraire, car à voir le nombre de personnes en burn-out ou trouvant leur travail aliénant, j’ai l’impression que perdre la liberté de choix en restant dans ce système – qui conduit irrémédiablement vers un effondrement – s’avère bien plus compliqué!» Tout ceci dit avec un grand sourire qui contraste avec la gravité des propos.

Imperturbable et serein

La conversation se poursuit sur d’autres thèmes, des gens s’approchent, étonnés de voir Léo si calme et serein. Ils questionnent le bouvier qui répond avec plaisir. Des personnes d’un certain âge lui racontent leur vécu à la campagne, il y a quelques dizaines d’années. Le contact s’avère aisé et ces brefs moments d’échanges sont positifs. Imperturbable, Léo, infatigable et capable de marcher de longues heures sans sourciller, mange un peu de foin en semblant bien profiter du moment présent…

Claude-Alain Monnard