Avouons le entrée de ce texte: créée en 1978, l’intrigue de l’opéra-rock «Starmania» n’est pas passionnante. Cette histoire de terroristes à Monopolis, nouvelle capitale de l’Occident, est une succession de tableaux et de personnages fantasques; il y a le terroriste Johnny Rockfort; il y a Zéro Janvier, milliardaire qui – à la manière d’un d’un Bernard Tapie de l’époque – se lance en politique; il y a Marie-Jeanne, serveuse automate, amoureuse de Ziggy, qui, lui, «aime les garçons»; il y a la star en fin de carrière Stella Spotlight, ou encore Cristal, présentatrice vedette d’une émission de télévision nommée «Starmania»…
Des chansons inoubliables
En revanche, là où réside l’incroyable force de l’album de Michel Berger (musique) et de Luc Plamondon (paroles), c’est dans cette succession de chansons qui sont devenues des tubes! Contrairement aux comédies musicales classiques qui s’appuient sur un ou deux titres phares, Starmania déploie une kyrielle de mélodies immédiates qui sont devenues des standards de la chanson francophone. La preuve: vous qui lisez ces lignes, vous savez certainement chantonner un bout de «Le monde est stone», «Ziggy, un garçon pas comme les autres», «Le SOS d’un terrien en détresse», «Le blues du businessman», ou «La complainte de la serveuse automate», «Les uns contre les autres», «Quand on arrive en ville»…
Et c’est pourquoi le spectacle «Starmania» – qui a rempli cinq fois le Théâtre du Pré-aux-Moines du 10 au 16 janvier (1700 personnes), pulvérisant le record de fréquentation de cette salle – a été un triomphe populaire et critique. Triomphe populaire, parce que cette création originale de l’École de musique de Cossonay et de Meltingpot productions s’est appuyée justement sur les bijoux que sont les chansons de cet opéra-rock. Triomphe critique de la part du public, parce que chacun de ces bijoux a été mis en valeur par de très bons interprètes et par de beaux écrins scénographiques et techniques.
Solide colonne vertébrale
D’emblée, un grand coup de chapeau à Sophie Pasque Racine à la mise en scène (assistée d’Anne-Sophie Rohr Cettou), à Jean-Sam Racine pour la direction musicale et à Guy-François Leuenberger pour la coordination musicale: ensemble, ils ont réussi à faire tenir cette heure et demie de spectacle sur une solide colonne vertébrale artistique et on s’est laissé emporter avec bonheur dans un univers poétique. Avec des moments mythiques (sans exagération): on en citera deux ici, à savoir le poignant «mashup» de la chanson «Les uns contre les autres» avec «Pour me comprendre», composée par Michel Berger en 1973. Cette superposition des deux titres était tout simplement sublime et a bouleversé aux larmes l’auteur de ces lignes.
Le second moment, c’est l’époustouflant final sur «Le monde est stone»: toutes les voix réunies «nous envoient du lourd», comme on dit, et on est gagné par une envie folle de rejoindre la troupe sur scène pour entonner ce cri du cœur déchirant: «Laissez-moi me débattre, Venez pas me secourir, Venez plutôt m’abattre, Pour m’empêcher de souffrir…»
De magnifiques interprètes
Grand bravo aussi à la scénographie de Stéphane Le Nédic éclairée par David Baumgartner, ainsi qu’à la création sonore de Benoît Boulian. Leurs talents conjugués ont été des écrins nécessaires pour que le voyage soit total.
Et les interprètes? Magnifiques, les interprètes! Permettez qu’on les cite toutes et tous en commençant par l’excellent «band», formé par Jean-Samuel Racine, Zoé Barazzoni, Éléonore Salamin, Laurence Crevoisier, Mathlide Angeloz, Léon Nguyen, Samuel Jungen, Camille Hürlimann, Gaspard Elia et Nadir Graa. Parmi les nombreux coups de cœur que l’on a eus, en voici deux en particulier, l’un pour le solo de guitare sur «Travesti», l’autre pour l’ouverture à la harpe sur «Ziggy, un garçon pas comme les autres».
Le très bel ensemble vocal était formé par: César Vallet, Clara Degeneve, Clémence Delcey, Daniela Salazar, Florian Formica, Joachim Guex, Joanie Vuilleumier, Laura Guerrero, Lucie Grobéty, Mané Bischof, Manon Toulon, Maude Meystre, Morgane Heine, Noa Rakotoarijaonina, Solène Vigand, Tristan Giovanoli et Yannis Paquier. Ils et elles ont donné de la profondeur, de la rondeur et de la chaleur aux diverses chansons.
SOS & adieux d’un sex symbol
Enfin, last but not least, les remarquables solistes: Ludivine Rochat, Victor Dantas Monteiro, Aubane Guex, Michael David, Charlotte Thibaud, Nathan Pannatier, Anne-Sophie Rohr Cettou, Wassila Benaissa et Stéphanie Veyre. Chacune et chacun a joué son rôle avec sensibilité.
Le grand fan de Starmania qu’est le soussigné (depuis l’achat du 33 tours du fameux album bleu à la Placette en 1978) attendait forcément au contour deux morceaux nécessitant des tours de force vocaux. Le premier, c’est «Les adieux d’un sex symbol»; Charlotte Thibaud s’est jetée à corps perdu et avec brio dans cet hymne saisissant, interprété initialement par «l’extraterrestre» Diane Dufresne.
Le second, c’est «Le SOS d’un terrien en détresse», chanson hyper compliquée à interpréter, puisque Michel Berger l’a composée sur deux octaves et demie, afin d’exploiter la tessiture exceptionnelle de Daniel Balavoine. Ce dernier l’a interprétée pour la première fois sur scène au Palais des Congrès en 1979, et il ne l’a chantée qu’une seule fois à la télévision, dans l’émission «Le Grand Échiquier», en novembre 1985, quelques semaines avant sa mort tragique le 14 janvier 1986. Autant dire que Victor Dantas Monteiro pouvait raisonnablement avoir la pression, mais il y a été avec toute son âme, rajoutant à ce titre une forme de rage qui était tout à fait justifiée. Bravissimo!
Bientôt une reprise ?
Au Théâtre du Pré-aux-Moines, avec ce spectacle autour des chansons de «Starmania», le public s’est véritablement mué en chercheur d’or et il a fait une précieuse collection de pépites à l’issue de chacune des cinq représentations.
Une idée comme ça, pour finir: Ça vaudrait le coup de faire une reprise, non?
■ PASCAL PELLEGRINO






























