«Crousille», «papet», «topio»: le vaudois a son mot à dire

Est-ce que vous connaissez la «frâche»? Savez-vous pourquoi on dit «bourillon» par chez nous et ce que désigne le mot «courtine»? En lisant Le Journal de la région de Cossonay dès aujourdʼhui et chaque vendredi, vous serez bientôt incollable sur le sujet. Le linguiste Mathieu Avanzi y publiera un an durant une série de cinquante chroniques illustrées par notre collègue dessinateur Pascal Claivaz. Chacune dʼelles racontera le sens, lʼhistoire, lʼétymologie (quand cʼest possible) dʼun mot, dʼune expression, dʼune forme dʼintonation typique du parler vaudois.

Mais quʼentend-on par là exactement? «Beaucoup de termes vaudois sont issus du patois, variante régionale du franco-provençal, qui fut parlé ici du Moyen Âge jusquʼau XIXe siècle, soit bien plus longtemps que lʼactuel français», explique le professeur depuis 2022 à lʼUniversité de Neuchâtel, où il dirige le Centre de dialectologie gallo-romane et dʼétude du français régional.

Lʼhéritage patoisant sʼentend par exemple dans le «-ye» final ajouté par certains locuteurs du bassin lémanique en queue de «monnaie». Mais aussi dans cet abracadabrant usage du «ça» dans la phrase «Jʼai ça mangé», entendue dans la région de la Broye et alentours, affirme le linguiste. «Cʼest très exotique! Si le patois colore beaucoup de termes, certains viennent dʼailleurs, comme signofil, pour clignotant, qui est à lʼorigine le nom de la marque suisse qui a commercialisé ce système de signalisation.»

Tintébin, pur vaudois

Pour documenter ses chroniques, Mathieu Avanzi a fouillé lʼincontournable Glossaire des patois de la Suisse romande, créé en 1899 et actualisé depuis. Il a puisé dans les archives de la presse romande, «un outil essentiel, qui permet de remonter à dʼanciennes occurrences», et sʼest appuyé sur les enquêtes de terrain et les questionnaires en ligne soumis à la population romande, réalisés au sein de lʼUniversité de Neuchâtel. «Cʼest ainsi que nous avons pu localiser «tintébin», un vocable 100% vaudois!»

Glaçage vert symbolique

Si le patois en tant que langue nʼest plus guère parlé en pays de Vaud, ses derniers locuteurs ayant disparu, il se rappelle à nous en de nombreuses situations de la vie ordinaire. Pensons au «rampon» de nos potagers, à ces gamins qui «piornent» dans les jambes de leurs mamans ou au légendaire «carac» de nos boulangeries, dont le glaçage vert rappelle notre drapeau, symbole dʼindépendance et de liberté (lire aussi la chronique page 7).

«Le canton de Vaud étant lʼépicentre de la Suisse romande, cʼétait un défi de trouver des termes qui ne soient pas également utilisés en Valais, à Fribourg ou à Genève. Carac est également de ceux-là, même si son origine demeure un mystère non documenté.»

Le dessin, porte d’entrée

Pour preuve, à Sion, où il a grandi, Pascal Claivaz nʼa jamais croisé, enfant, la tartelette et sa ganache au chocolat, pas plus que son nom en forme de palindrome, «carac» pouvant se lire de la même façon de gauche à droite et vice-et-versa. «Pour illustrer les chroniques, il a fallu que je mʼimprègne, relate le dessinateur. Ce nʼétait pas toujours simple, car Mathieu a choisi pas mal de mots tirés de la boucherie et de la confiserie (rires). Mais jʼai adoré mettre en scène des quiproquos, imaginer des personnages, en poussant parfois la caricature. Ce fut une vraie récréation par rapport à dʼautres aspects du métier, comme la chronique judiciaire.»

Les deux compères, rencontrés autour dʼun projet similaire sur le parler neuchâtelois en 2023, ont déjà sévi pour le compte des quotidiens ArcInfo et Le Nouvelliste, en Valais, où leurs chroniques ont rencontré un franc succès. Elles ont ensuite paru sous forme de recueil aux Editions Alphil, qui accueilleront également les contributions vaudoises du duo, attendues pour Noël. «Utiliser le dessin comme porte dʼentrée vers le texte sʼest révélé être une combinaison gagnante», se réjouit Mathieu Avanzi.

Mémoire intime

Un engouement populaire fait écho à lʼimportance prise par la question au niveau politique. En 2018, le Conseil fédéral reconnaissait les patois romands comme langues minoritaires en Suisse. Et en mai dernier, la plateforme intercantonale nommée Patoisromand.ch voyait le jour avec le soutien de lʼOffice fédéral de la culture. Mais si les parlers régionaux nous touchent autant, cʼest peut-être avant tout parce quʼils véhiculent une mémoire intime et collective liée à nos aïeuls et à notre enfance.

MAXIME MAILLARD

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24 juillet 2026Infos