Rubrique : ça vaud dire quoi ?
Dans le canton de Vaud, le mot crousille désigne ce quʼon appelle ailleurs en Suisse romande et en France une «tirelire». Mais l’équivalence n’est pas totale.
De la tirelire à la collecte
Quand on regarde comment le mot est employé, que ce soit dans la presse ou dans les conversations, on voit que crousille ne désigne pas uniquement une tirelire domestique: le terme renvoie aussi à une boîte de collecte, avec sa fente pour y glisser des dons. On la trouve à l’entrée de cabanes sans gardien, on la fait tourner à la fin de rencontres ou de manifestations, on la remplit à son bon cœur au sortir de l’église… Le mot couvre en fait un champ sémantique qui va de l’épargne individuelle (l’usage stricto sensu de la «tirelire») à la récolte collective de monnaie. Cette diversité des sens s’explique bien par l’étymologie: crousille appartient à la même famille que le mot creux et renvoie à l’idée de contenant.
Un mot creux… mais plein de sens
Comme de nombreux régionalismes, crousille a longtemps circulé à l’oral avant d’entrer dans écrit, où il n’est attesté qu’à partir de la seconde moitié du XIXe siècle. Les patois romands en conservent des traces plus anciennes et plus variées: on relève ainsi crusilletta ou cresoletta dans le pays de Vaud – le suffixe etta y signalant un petit contenant – tandis que les glossaires genevois signalent cresolette, creuseliette ou crouseliette. Dans la région dʼYverdon-les-Bains, crusille et creusille coexistent, et la graphie crousie reflète la prononciation vaudoise de la finale ille, très proche de ie, comme dans journéye ou dictéye.
Ce qui se vide, ce qui reste
Des enquêtes récentes confirment que le mot est aujourd’hui bien connu, principalement sous la graphie crousille (plus rarement grousille), et que, s’il circule au-delà de sa zone centrale, son ancrage cantonal reste très net. Crousille est avant tout un mot vaudois. Aujourd’hui, il recule face à tirelire, mais ne disparaît pas totalement. Il subsiste à l’oral et dans certains emplois métaphoriques discrets, où crousille est synonyme de «réserve» (casser sa crousille, puiser dans la crousille des riches). La crousille, finalement, c’est peut-être ça: un mot qui se vide peu à peu de ses usages, mais qui conserve encore, ici ou là, quelques pièces bien sonores.
MATHIEU AVANZI
Centre de dialectologie et d’étude du français régional (Université de Neuchâtel)
ILLUSTRATION: PASCAL CLAIVAZ





























