Ca vaud dire quoi?
Sur la route entre Cossonay et La Sarraz, une voiture immatriculée VD freine légèrement, met son signofil et bifurque sans stress. Derrière, une plaque française pile un peu trop fort. La vitre sʼabaisse, le ton monte: «Et le clignotant, cʼest en option?» Devant, lʼautre répond, un peu vexé: «Mais jʼai mis mon signofil, ouvre donc les yeux!» Lʼun et lʼautre se regardent, sans se comprendre. Petit malentendu typiquement romand. Et pour comprendre ce qui se joue ici, il faut remonter un peu dans lʼhistoire des mots.
D’une flèche à une marque
Au début de lʼautomobile, on ne met pas de clignotant. On tend le bras, comme à vélo, pour signaler un changement de direction. Mais avec les voitures à carrosserie fermée, ce geste devient impraticable. Cʼest dans ce contexte, vers 1900, quʼapparaissent les premières solutions mécaniques: des tiges mobiles en forme de flèches, qui sortent de la carrosserie pour indiquer la direction. On parle alors de flèche (de direction). Le mot est parfaitement transparent, directement lié à la forme de lʼobjet.
Puis la technique évolue. Ces flèches disparaissent progressivement au profit de dispositifs lumineux. Dans les années 1920 apparaît un nouveau nom en Suisse romande: Signofil. Avec majuscule, car il sʼagit alors du nom dʼune marque commerciale, utilisée pour désigner ces nouveaux systèmes de signalisation. Très vite, le mot se banalise. Il perd sa majuscule, varie dans sa graphie (signofile, signophile) et finit par devenir un nom commun. Un cas classique dʼantonomase.
La concurrence des mots
A partir des années 1930, le clignoteur arrive de France. Plus transparent – un clignoteur, par définition, «clignote» –, le mot sʼimpose dans la presse romande au détriment de signofil. Plus tard, cʼest la variante clignotant qui prend le relais. Dans les conversations toutefois, la diffusion nʼest pas uniforme, et aujourdʼhui encore, les usages restent géographiquement bien distribués: si clignoteur domine dans lʼArc jurassien, cʼest clignotant quʼon emploie préférentiellement à Genève, tandis que signofil résiste dans les cantons de Vaud, de Fribourg et du Valais.
Un mot devenu local
Ce maintien nʼa rien dʼanecdotique. Il montre que les mots ne circulent pas tous de la même manière. Certains disparaissent, dʼaucuns sʼimposent, dʼautres encore se fixent localement. Signofil appartient à cette dernière catégorie. Né dʼune marque, diffusé avec une innovation technique, il est devenu un terme régional, presque un marqueur dʼappartenance. Au fond, lʼhistoire est simple: une flèche devenue une marque, une marque devenue un mot, et un mot devenu vaudois. Et sur la route, ça sʼentend tout de suite.
MATHIEU AVANZI Centre de dialectologie et d’étude du français régional (Université de Neuchâtel)
ILLUSTRATION: PASCAL CLAIVAZ





























