A Payerne, un week-end de tir, les rues se couvrent de fleurs, les drapeaux sortent, la fanfare ouvre le cortège et les gens arrivent, un peu endimanchés, un peu bruyants. On parle de cibles, de prix, de banquet, de verres à partager. Bref, cʼest lʼabbaye. Et là, premier malentendu pour qui nʼest pas du coin: pas de moines, ni dʼabbés. Pas de silence monastique non plus. Dans le canton de Vaud, une abbaye est souvent tout sauf un lieu de recueillement

Du monastère à la confrérie

Le mot ne trompe pourtant pas sur son origine. Abbaye vient du latin abbatia, formé sur abbas. Étymologiquement, il désigne unmonastère, une communauté religieuse structurée autour dʼun abbé. Mais très tôt, le terme change de référent. Dès lʼépoque moderne, on appelle abbayes des confréries laïques organisées sur ce modèle, avec leurs membres, leurs règles et leurs fonctions. Dans le Pays de Vaud, ces groupements prennent une importance particulière: ils structurent la vie locale et sʼinscrivent dans une longue tradition, certaines sociétés remontant même au Moyen Âge.

Du tir militaire à la fête villageoise

Au départ, ces abbayes ne sont pas seulement festives. Elles remplissent aussi des fonctions paramilitaires: entraînement au tir, défense des terres, maintien de lʼordre. Peu à peu, surtout à partir du XIXe siècle, ces fonctions disparaissent. Lʼactivité devient sportive et festive. Le mot abbaye suit cette évolution sans changer de forme: il désigne désormais une société de tireurs, puis, par extension, la fête quʼelle organise. On «fait lʼabbaye», on «tire lʼabbaye». Le terme renvoie alors à un moment du calendrier, entre mai et septembre, où toute la communauté se retrouve autour des tirs, dʼun banquet, dʼun cortège et dʼun bal.

Un mot qui a changé de cible

Ce parcours est typique des évolutions quʼa connues le français local: on conserve un mot ancien, mais on en déplace le sens. Lʼidée de communauté organisée demeure, mais la finalité change. Aujourdʼhui, les abbayes vaudoises nʼont plus grand-chose à voir avec des cloîtres. Ce sont des fêtes populaires, bruyantes et florales, où lʼon célèbre autant le tir que le fait dʼêtre ensemble. Un mot religieux devenu emblème local, qui dit à sa manière comment les traditions se transforment sans jamais disparaître.

TEXTE: MATHIEU AVANZI Centre de dialectologie et d’étude du français régional (Université de Neuchâtel)
ILLUSTRATION: PASCAL CLAIVAZ

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